L'Urbanisation

 

 

Organiser la vie est une préoccupation de toutes les espèces, une préoccupation qui se renouvelle à chaque génération, presque chaque jour, continuellement. Quant à la vie humaine, au fil des millénaires, elle s'est peu à peu organisée dans des ensembles d'habitations bien particuliers qui allaient devenir des villes. Nous gardons une trace très ancienne de ce type d'évolution de la vie de l'humanité, remontant à l'Antiquité : jusqu'à – 4000 ans, soit il y a 6000 ans. Vers - 500, un intellectuel grec, Platon, disciple du philosophe Socrate, décrit l'organisation d'une ville idéale dans son ouvrage intitulé La République. Avec l'urbanisation, la ville est au cœur de la question de l'organisation de la vie humaine : la question du choix d'organisation de leur vie que font les êtres humains et qui va influencer leur rapport à la nature, leur rapport aux autres espèces, les relations entre les groupes humains et à l'intérieur de ces groupes mêmes.

Le 31 octobre a été déclaré par l'Organisation des Nations Unies (O.N.U.) journée mondiale des villes comme lieu propre à « favoriser le développement à long terme des sociétés au niveau économique, social et environnemental ». les villes sont le lieu de vie de plus de la moitié de l'humanité en 2019 et on estime ce nombre à plus de deux-tiers de la population mondiale dans 30 ans, en 2050. Dans les pays industrialisés, la population urbaine atteint les 80% avec une croissance annuelle de 1% de la population mondiale, c'est-à-dire 75 millions de personnes rejoignant les villes chaque année dans les pays du nord, ou encore 1,4 million d'habitants chaque semaine. Pour les pays en développement, principalement en Afrique et en Asie, ce taux est de 3,5% par an, soit plus de 26 millions d'habitants des villes supplémentaire chaque année, ou encore 5 millions de personnes par semaine. Cet accroissement est de beaucoup supérieur à la croissance démographique (de la population totale), il se fait majoritairement dans les pays en développement et dans des zones de constructions précaires, posant des problématiques d'hygiène, de santé, d'accès à l'eau, d'éducation, de respect des besoins humains : les bidonvilles.

 

J'aimerais que nous pensions au vivant, à l'ensemble du vivant. Que nous pensions à la façon dont le vivant organise son existence et se développe : les êtres humains sont une partie de ce grand ensemble qu'est la vie, et il y a fort à penser que la façon dont l'humanité a peu à peu orienté l'organisation de ses groupes dans des environnements urbains répond de besoins que l'on peut retrouver dans d'autres règnes du vivant. En d'autres termes, que nous regardions les villes où l'humanité vit majoritairement et où elle tend à généraliser son habitat et son mode de vie, comme un choix d'adaptation de son milieu de vie aux besoins de l'espèce humaine.

L'ensemble du vivant s'organise par communautés de pairs, ce qui a pu faire penser au dicton « qui se ressemble s'assemble » : « qui s'assemble et se reproduit constitue des groupes ». Ce rassemblement est associée à l'adaptation à un lieu de vie : la biologie végétale et animale s'associe aux différentes zones et aux différents climats à la recherche d'un équilibre favorable aux besoins vitaux de tout être vivant : s'alimenter, optimiser sa sécurité, se reproduire.

Cette adaptation au milieu ou cette adaptation du milieu aux besoins de l'espèce donne lieu à des phénomènes remarquables, tels que le mimétisme du phasme ou du caméléon. Il existe également des cas de symbioses remarquables entre les espèces végétales et animales qui illustrent cette recherche d'une adéquation entre les modes de vie de différentes espèces. Par exemple, dans les récifs de corail de l'océan Pacifique, riches en vie marine, le poisson-clown s'abrite dans l'anémone : l'anémone le protège des prédateurs par son venin contre lequel le poisson-clown est immunisé, en échange le poisson débarrasse l'anémone des restes de ses repas et de ses parasites. L'exemple est bien connu depuis le Nemo de Disney. Mais d'autres espèces entrent en symbiose avec l'anémone : le crabe porcelaine ou le crabe boxeur brandissent des anémones pour intimider leurs prédateurs ; le bernard-l'hermite fait pousser des anémones sur la carapace qu'il habite pour se protéger également. Les uns et les autres favorisent ainsi la dissémination et la reproduction de l'anémone. 

Voir le document Symbiose faune-flore.

Certaines symbioses des habitats et des modes de vie sont plus discrets, on parle de mutualisme ou on pourrait dire de complémentarité. Dans le document Symbiose faune-flore, ce mutualisme est appelé mycorhizien car il est fondé sur un échange et un partage d'habitat bénéfique entre des champignons (myco) et les racines (rhizo) des plantes qui les avoisinent. Les plantes auraient le pouvoir de choisir leurs voisins champignons en disséminant des molécules chimiques favorables aux uns et repoussant les autres... pratique pour choisir ses voisins, améliorer son habitat et ses conditions de vie !

 

Quel était l'habitat originel de la vie, notre Terre, depuis sa formation il y a 4,3 milliards d'années jusqu'à l'arrivée de notre famille, les hominidés voici 7 millions d'années, en passant par les premières traces de la vie animale vers – 3,8 milliards d'années ? Comment les différents écosystèmes successifs qui ont permis le développement de la vie et de la vie humaine se sont-ils organisés pour créer et aménager cet habitat ? Comment et pourquoi, dans ce milieu, les êtres humains ont-ils peu à peu pris le chemin d'organiser la vie de leur propre espèce dans un mode urbain qui s'est généralisé à l'ensemble des groupes de l'humanité ?

Les espèces s'adaptent à leur milieu, les organismes développent des fonctions qui permettent d'optimiser leur vie et qui évoluent quand le milieu se modifie : quand le climat change, quand la teneur de l'air en carbone change, dans le passage de la vie terrestre à la vie aquatique... Certaines espèces gardent d'ailleurs une trace spectaculaire de cette évolution dans leur propre croissance, comme le têtard qui perd ses branchies au profit de poumons dans sa métamorphose progressive en grenouille au stade adulte ; d'ailleurs nous aussi, êtres humains, nous vivons nos neuf premiers mois dans un milieu aquatique avant de naître à la vie terrestre. Les espèces connaissent donc une adaptation à leur milieu par une métamorphose de leur propre corps, de leur propre métabolisme. Cette adaptation se fait également par une transformation du milieu : c'est typiquement ce que fait une espèce quand elle utilise des ressources naturelles pour construire son habitat – en sélectionnant des matières, en les ajustant à la taille, à la forme, à l'emplacement, où la vie sera favorable pour les individus. Si bien que cette adaptation est double : adaptation des individus au milieu et adaptation du milieu aux besoins des espèces. Et il en va de même pour l'humanité !

Pour construire leur habitat sophistiqué, les espèces rivalisent d'une ingéniosité conceptuelle et pratique époustouflante, élaborée pendant des milliers d'années et de générations. Avec ses potentialités et son aptitude à innover, à imaginer, à révolutionner son milieu de vie, l'être humain fait figure d'exception.

Avec la sédentarisation et l'installation dans ce qui va peu à peu devenir des villes, la démographie humaine va se développer considérablement et la population de l'espèce sur la planète entière va passer de quelques centaines de milliers d'individus à plusieurs milliards. D'autre part, le volume de ces groupes va dépasser l'aptitude des humains à gérer des relations interpersonnelles : dans le village néolithique, constitué de quelques dizaines de personnes, chacun peut connaître chaque individu de son groupe personnellement, ses qualités, ses faiblesses, ses particularités physiques et psychiques. Au-delà de 150 individus dans un groupe, il est estimé que ce type de relation concrète n'est plus possible. Une partie des rapports deviennent abstraits : c'est le cas avec les réseaux sociaux, par exemple, qui n'auraient pas eu de sens dans un groupe néolithique. 

Dans les ensembles humains plus vastes qui vont se constituer à la fin de la préhistoire et donner naissance aux villes et à l'urbanisation de l'ensemble de la vie humaine, un profond bouleversement de toute l'organisation de l'espèce sera déjà en germe : bouleversement social, de l'organisation des relations entre les individus, mais aussi psychique avec des conséquences directes sur le développement d'une forme d'intelligence humaine liée à notre faculté d'imaginer, de voyager dans l'espace et dans le temps par la pensée : l'accélération et l'intensification de l'abstraction – les données qui enregistrent et qui permettent de stocker la mémoire de l'activité humaine, les chiffres, le langage. 

 

L'urbanisation va ainsi s'avérer à la fois une condition et un support de cette accélération et de cette intensification de notre capacité à l'abstraction. Cette urbanisation va être rendue possible par notre capacité à construire des édifices spacieux et solides, dont nous pouvons encore aujourd'hui admirer certains datant de plusieurs millénaires, tel que le temple de Göbekkli Tepe en Turquie actuelle, plus ancien monument connu datant de – 9500, ou les constructions égyptiennes, des premiers alignements datés de – 6500 aux pyramides vers – 3500. Ce qui peut retenir notre attention, c'est la manière dont ces constructions s'inspirent des ressources naturelles et créent une harmonie avec leur milieu (voir les exemples dans le document Architectures). Ces documents peuvent nous faire réfléchir sur les choix de matériaux de construction à travers l'histoire : lesquels, à quelle époque, quel intérêt, quel inconvénient ? Nous pourrions aussi nous interroger sur ce qui dans les différentes architectures passées et actuelles, est fonctionnel et purement pratique, et sur ce qui est ornemental ou symbolique.

 

L'étymologie des noms de la ville nous renseigne sur l'histoire de la construction de ces ensembles que nous connaissons aujourd'hui : villa en latin désigne une maison de campagne. Ces maisons vont grandir et former des unités plus larges : les villages, avant de devenir des villes. Quant à l'adjectif urbain, il provient d'un terme latin plus ancien et qui servait à désigner les villes romaines, urbs. Dans l'urbs, vivent les civitates, les citoyens, qui a donné civilisation, civilisé : celui qui reconnaît les règles politiques et religieuses de cette ville. Civis, le citoyen, a aussi donné cité, qui désigne avant tout la ville dans la tradition antique comme on la rencontre chez les Grecs qui l’appellent aussi polis. Polis a donné politique et politesse : l'ensemble des normes, codes, règles et valeurs d'un groupe humain. D'autres étymologies évoquent la construction en hauteur des villes : l'anglais town qui vient d'un ancien mot gaulois, dunon, ayant donné dunum en latin et dune en français, et qui signifie une colline et une forteresse, rappelant que la ville a une fonction de défense. Dans les langues slaves (est de l'Europe), le mot grad, qui a donné gorod, vient de l'allemand gard qui signifie également château-fort. Dans son étymologie comme dans son histoire, la ville est donc synonyme de protection : les villes sont la forme qu'ont donné les êtres humains au moyen de leur sécurité et de la défense de leurs productions.

 

Les êtres humains ont eu besoin de protéger leurs productions et de se mettre eux-mêmes à l'abri de dangers provenant d'autres groupes humains, mais aussi et peut-être même d'abord provenant de la nature : la nourriture attire les animaux, naturellement. Avec la construction des villages, puis des villes, l'humanité marque une séparation entre la nature, d'une part, et elle-même, de l'autre. Peut-être traumatisée de toutes ses faiblesses, l'espèce qui n'a ni fourrure ni plumage pour se prémunir du froid, ni griffes ni crocs pour chasser et assurer sa protection, a développé une ingéniosité qui lui a permis de se rendre maître de la nature. Et en suivant ce parcours, elle s'est éloignée de la nature comme un élément à part de sa vie, et à part de la ville où elle s'était sédentarisée. On peut voir un aboutissement de cette logique au XIX et au XX siècles par divers aspects : le dallage puis le bétonnage du sol pour lutter contre la boue et faciliter les déplacements et le transport ; la suppression de la faune et de la flore ; l'assèchement des zones humides. Nos villes sont devenues des zones artificielles, saturées de pollution de l'air, de l'eau, des sols, et surchauffées par l'absence de régulation climatique naturelle.

Or cette vie naturelle que l'on a tenue à l'écart de nos lieux de vie s'est avérée indispensable à la survie de notre espèce : les zones humides sont des niches écologiques qui assurent l'équilibre de l'écosystème ; la flore est garante de la qualité de l'air que nous respirons (teneur en oxygène, destruction des microbes) ; la faune est également nécessaire à l'équilibre écologique dans la mesure où elle assure la reproduction des plantes (pollinisation, dissémination des graines, fertilisation des sols par les excréments). C'est pourquoi la nature a progressivement fait un retour dans nos villes, amorcé dans les années 1990 et qui se prolonge aujourd'hui. 

La ville de Lyon est un exemple typique dans ce sens, avec la végétalisation de l'espace public, le développement des modes de transport doux : transports en commun, pistes cyclables, réduction du nombre des voies pour les voitures. L'agglomération encourage et accompagne également l'amélioration de la gestion des déchets avec des démarches telles que le tri des matériaux recyclables et le compostage. Un travail dans la gestion des ressources en eau est réalisé, avec une filtration naturelle des eaux usées et une récupération des eaux de pluie pour l'arrosage des espaces verts publics. 

Ces aménagements transforment notre lieu de vie et nous fait renouer avec la complémentarité naturelle des espèces vivantes réintroduites dans nos villes. Le cycle du carbone montre bien qu'il s'agit de nos besoins (voir le schéma sur le cycle du carbone). Une étude de 1985, réalisée par l'ingénieur forestier George Plaisance, montre que les arbres filtrent les particules polluantes de l'air, et que le taux de microbes par m3 dans l'air passe de 50 à 4 000 000 entre une forêt littoral et un centre commercial, soit jusqu'à 80 000 fois moins de pollution en forêt que dans le cœur d'une ville.

 

Maria Montessori, dans les premières années de son travail pédagogique, a vécu une expérience en lien avec un phénomène important du développement des villes au XX siècle. Ayant été remarquée pour les résultats de ses recherches sur l'éducation d'enfants atteints de troubles psychiatriques, elle s'est vu proposer une mission liée à l'essor d'un quartier populaire de Rome : le quartier de San Lorenzo (voir photographie).

San Lorenzo était à l'époque, en 1907, un quartier de familles d'ouvriers du chemin de fer, car le secteur a deux grandes gares. C'est un quartier de périphérie urbaine. Or la mairie de Rome avait décidé un programme social pour loger ces familles ouvrières : les maisons insalubres allaient être remplacées par des logements neufs, lumineux, spacieux, bien aérés. Des programmes du même type avaient lieu à la même époque à Lyon (le quartier des Etats-Unis, années 1920) et Villeurbanne (les Gratte-Ciel, années 1930). L'ambition était d'apporter à ces familles des bonnes conditions d'hygiène, de santé et d'accès à la culture. Pour l'éducation des enfants de ces familles, dans le quartier de San Lorenzo, Maria Montessori créa la première Maison des Enfants, la Casa dei Bambini de la rue Via dei Marsi à Rome, toujours en activité et désormais célèbre dans le monde entier. Nous étudierons dans cette période l'essor du logement social avec l'exemple des Gratte-Ciel, comme un mouvement fondamental pour comprendre toute la métamorphose des villes européennes et des conditions de vie des êtres humains dans des situations économiques modestes à cette époque, en lien avec les évolutions technologiques de l'habitat : l'eau courante, l'électricité, les premiers ascenseurs...

 

La ville constitue un modèle pour une majorité de l'humanité. C'est un environnement qui évolue et se transforme toujours : peut-être que si vous revenez ici à Lyon dans 50 ans il vous faudra faire un bel effort d'imagination pour raccorder vos souvenirs et ce que cet environnement sera devenu. Dans ces quelques semaines, nous allons essayer de mieux percevoir ce qu'est ce milieu où nous habitons, ce que sont ses particularités et ce qu'elles peuvent nous apprendre sur les facettes de l'identité de notre espèce.

NOUS CONTACTER

Collège-Lycée Montessori de Lyon (Association Loi 1901)

26, rue de la Baïsse - 69100 VILLEURBANNE

Manuel PENIN, Directeur

06 11 49 76 57

04 27 44 96 46

manuel.penin@lyon12-15.fr

© 2020 Par S. Lavarenne pour l'usage exclusif du Collège-Lycée Montessori Lyon. Tous droits réservés.

Crédit photo : Collège Montessori, toute reproduction interdite. Aucune cession de droits.